Lorsque la politique tue un pays

Ce que je pense est que lorsque la politique devient l’activité la plus lucrative et attractive dans un pays, il y a de quoi s’inquiéter sérieusement sur l’avenir de ce dernier et de son peuple. A titre d’exemple, un député national en RDC touche mensuellement près de 21.000 USD, soit le montant le plus élevé jamais perçu par un parlementaire depuis l’avènement de la troisième République en 2006. On peut même soutenir que c’est vraisemblablement le niveau d’émolument le plus élevé jamais perçu par un parlementaire depuis l’avènement de la première République en 1960, et de la deuxième en 1965. Ce niveau d’émolument peut être considéré aujourd’hui comme l’un de plus élevés au monde, si pas le plus élevé. Même un parlementaire américain n’a pas ce niveau de revenu mensuel. Au regard du niveau très élevé de pauvreté dans le pays (moins de 700 USD) de revenu annuel par habitant), la dénonciation de ce montant, relayée par la presse nationale et internationale, a choqué non seulement les congolais, mais aussi une partie du monde. Un des pays les plus pauvres avec des députés les mieux payés au monde ! En réaction, le bureau de l’assemblée nationale a tenté de démentir le pot aux roses, mais sans succès. Des tentatives d’invalidation du député concerné ont même été initiées, sans suite. En dépit de cela, ce dernier a confirmé le montant parce que le touchant mensuellement. Plus grave encore, ce montant peut être considéré comme le minimum perçu. Parce certains députés de la majorité présidentielle (Union sacrée) touchent, en plus, une prime de loyauté au pouvoir politique dont le montant mensuel varie selon le degré d’engagement et de militantisme. En outre, les responsables des groupes parlementaires et différentes commissions dûment institués à l’assemblée nationale bénéficient mensuellement d’une prime de fonction. En définitive, un député national, président d’un groupe parlementaire et membre de la majorité présidentielle, peut aisément collecter mensuellement un revenu de près de 25.000 USD, soit un total de près de 300.000 USD par an. Au terme d’une mandature de cinq ans, un tel député est censé gagner 1.500.000 USD. A supposer qu’il ait choisi de ne vivre qu’avec un maximum de 5.000 USD par mois (ce qui est suffisant pour mener une vie décente en RDC), il n’aurait dépensé qu’un total de 300.000 USD pendant cinq ans. Il épargnerait alors 1.200.000 USD durant la mandature. De fait, il serait devenu millionnaire. Donc, un simple enseignant de l’école primaire ou secondaire vivant avec un salaire de misère de moins de 100 USD par mois (soit un total de 1.200 USD par an ou 6.000 USD pendant 5 ans), une fois élu député, peut du jour au lendemain toucher en un mois un revenu équivalant à vingt ans de salaires de son ancien collègue enseignant. Et si l’enseignant devenu député était élu membre du bureau de l’assemblée nationale, il serait devenu multimillionnaire au terme de cinq ans d’exercice parlementaire ; les membres du bureau, selon la position, ayant des avantages financiers de loin supérieurs à ceux des autres députés nationaux. Le député membre du bureau toucherait alors en un mois le revenu valant la somme de salaires de toute une carrière de son ancien collègue enseignant. La RDC devient ainsi le seul pays au monde où pour devenir facilement millionnaire, il faut plutôt faire la politique et non l’entrepreneuriat. Le Président de la République avait promis de fabriquer des millionnaires au cours de son mandat (2019-2023) ; il en aura fabriqué certainement plusieurs, mais sortis pour l’essentiel de la mauvaise moule.

Ce que je pense est que ces émoluments et autres avantages financiers hors norme offerts gracieusement aux députés nationaux sont considérés par la plupart de Congolais comme une sorte de corruption massive et permanente pour tétaniser toute action de ces deniers contre le pouvoir politique en place. Sinon, leurs niveaux respectifs seraient rabattus juste après l’indignation manifeste y relative de la population. Ces émoluments, du reste payés régulièrement (alors que ceux des députés provinciaux le sont irrégulièrement), apparaissent aussi comme un arbre qui cache la forêt. En effet, Il existerait un pan du secteur public (présidence, sénat, gouvernement central, institutions publiques, entreprises publiques, structures spécialisées, etc…) où le niveau du revenu total perçu mensuellement est excessif. Ce qui ne laisse pas les Congolais indifférents. En effet, tout le monde veut faire de la politique. Celle-ci crée facilement des millionnaires que toute autre activité dans le pays. Il vous suffit seulement de vous battre pour être à la présidence de la République, au gouvernement, dans les cabinets de travail des différentes institutions politiques ou dans une des structures publiques spécifiques. Ou alors, d’investir moins de 10.000 USD en termes d’une campagne électorale pour épargner plus d’un million USD au terme de la mandature comme député national. En conséquence, le pays dispose vraisemblablement du nombre le plus élevé des partis politiques au monde, soit 913 dont près de la moitié créée au cours de cinq dernières années. Il y a des individus qui disposent seuls de plusieurs partis ou regroupements politiques. Rien qu’à voir leurs dénominations, il y a de quoi s’étonner. AAA-X, ABC-Z, ABCD-Y, etc… Des partis, communément appelés « mosaïque », dont le nom n’évoque aucun engagement idéologique en faveur du développement. Il n’est donc pas exclu, si la tendance observée au cours de cinq dernières années se maintient, que l’on atteigne la ridicule performance de 1.500 partis politiques à la prochaine élection de fin 2028. Malheureusement, la quasi-totalité de partis existants ne sont que des entreprises familiales et commerciales. Composés pour l’essentiel de membres de la famille restreinte, ils n’ont de bureaux nulle part dans le pays. En réalité, ce sont des institutions à but lucratif localisées dans les mallettes des présidents fondateurs. Elles se vendent aussi sur le marché secondaire au prix alléchant dépassant les 15.000 USD par unité, de quoi créer une petite et moyenne entreprise ! L’activité politique attire ainsi beaucoup de gens au détriment d’autres secteurs productifs qu’il n’est pas exclu de projeter à long terme l’effondrement du pays tout entier. En effet, comme tout le monde le sait, la politique n’est pas une activité génératrice directe de revenus. Elle sert plutôt à créer dans le pays des conditions d’infrastructures et de gouvernance favorables à la prospérité de l’ensemble de citoyens. En RDC, c’est plutôt l’inverse qui se produit. Les hommes au pouvoir travaillent pour détruire les infrastructures et assombrir le climat des affaires. Du coup, l’activité politique devient financièrement plus rentable que l’activité privée. Ainsi, des Congolais quittent en masse les autres secteurs pour s’engager dans la politique. Des entrepreneurs, créateurs par excellence des richesses dans un pays, soutiennent : « C’est éprouvant de gagner de l’argent dans le secteur privé, et cela prend énormément du temps que prévu. Autant aller en politique où tout est facile et rapide ». A chacun, son tour. Les corps de professionnels et de métiers se vident aussi : professeurs d’université, fonctionnaires internationaux, enseignants, avocats, médecins et infirmiers, musiciens et danseurs, journalistes, sportifs, comédiens, etc. La conséquence à terme est imparable : il y aura moins d’acteurs de production, moins de revenus imposables, moins de ressources à partager entre politiciens, moins de ressources pour investir dans les infrastructures et garantir la sécurité nationale, plus de tensions politiques, et enfin plus de manifestations, de groupes armés, de rebellions et de guerres… Le cercle vicieux se sera ainsi fermé : moins de ressources, plus de problèmes, moins de ressources.

Ce que je pense est qu’il faut que les Congolais se ressaisissent et repensent leur philosophie de vie. On ne va pas en politique pour s’enrichir et tuer l’économie qui crée de richesses dans un pays. On y va pour bâtir des institutions de qualité favorables au progrès de la majorité des citoyens. C’est pour garantir un environnement des affaires capable de produire de vrais millionnaires. Ceux qui détiennent des entreprises pouvant payer des salaires décents et octroyer des primes ou bonus d’encouragement alléchants lorsque les affaires prospèrent. (Il y a des managers d’entreprises qui peuvent percevoir de bonus de plusieurs millions USD par an). Des millionnaires qui paient les impôts et taxes permettant à l’Etat de construire des infrastructures de toute sorte, de pourvoir la sécurité à tous les citoyens et de promouvoir l’éducation et la santé de qualité. C’est cela l’évidence : les vrais millionnaires sont produits par le secteur privé et non par le secteur politique qui n’en a pas la vocation. Les vrais millionnaires enrichissent l’Etat et le peuple. Les faux millionnaires (politiciens, responsables des entreprises et autres institutions publiques, membres de cabinets, etc…) appauvrissent l’Etat et le peuple. Le choix est clair : choisissons de produire les vrais millionnaires, sinon, nous faisons de la politique pour tuer le pays.

Kindu, le 24 juillet 2023.

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Lorsque le Président du sénat et le Procureur général près la Cour constitutionnelle trichent !

Ce que je pense est qu’il existe dans la vie professionnelle des fonctions pour lesquelles la tricherie n’est ni tolérable, ni acceptable. Des fonctions qui exigent un dépassement de soi-même. Des fonctions qui requièrent un niveau d’intégrité élevé. Telle est la fonction d’un parlementaire. Elu, il bénéficie de la confiance de la population qui l’a choisi. Celle-ci le délègue auprès d’une de prestigieuses institutions politiques du pays, à savoir le Parlement. Ça peut être l’Assemblée nationale ou le Sénat. C’est au sein de ces institutions que les lois et le budget du pays sont débattus et approuvés avant d’être promulgués. L’un des députés est choisi par ses pairs et devient président de l’Assemblée nationale. L’un des sénateurs est élu par ses pairs et devient Président du Sénat. Ce dernier dirige la Chambre haute, dite la chambre de sages. Le lieu où l’on devrait trouver des personnes bénéficiant d’une grande expérience dans la vie privée et professionnelle. Des personnes ayant compris l’essence et le sens de la vie sur terre. L’une des missions du Président de cette Chambre est de protéger ses pairs sénateurs conformément au Règlement intérieur de cette dernière. Faire le contraire serait manquer à ses obligations. Il en est de même du Procureur général près la Cour constitutionnelle. C’est le plus haut magistrat de la hiérarchie judiciaire du pays. Conformément à la Constitution, il a la responsabilité d’initier des poursuites judiciaires contre le Président de la République et le Premier ministre en fonction. En principe, c’est un magistrat de carrière, c’est-à-dire quelqu’un qui a gravi tous les échelons de l’administration judiciaire. De ce fait, il doit être d’une compétence éprouvée pour avoir traité une multitude de dossiers pendant une vingtaine d’années. De par sa formation de juriste, et sa longue expérience de magistrat, il est censé ne pas se tromper dans l’interprétation de la loi ou dans la compréhension des

Faits, même complexes. L’on ne peut non plus imaginer qu’il concocte des dossiers judicaires contre un prévenu, ce qui serait la négation de l’essence du droit qu’il applique. La population lui fait alors totalement confiance.

Ce que je pense est que le Président du Sénat et le Procureur général près la Cour constitutionnelle de la RDC ont manqué gravement aux exigences éthiques et professionnelles de leurs fonctions. Le Président du Sénat, au lieu de protéger son collègue sénateur Matata, s’est investi à tout prix à le livrer à la justice. L’objectif étant de le condamner pour le rendre inéligible à la prochaine élection présidentielle. En mai 2021, il s’est activé pour que le Réquisitoire du Procureur général demandant les poursuites judiciaires contre son collègue soit accepté par le sénat, alors que la procédure menée était non conforme à la Constitution. Il s’est personnellement battu pour que la plénière du sénat accepte le réquisitoire et le renvoie pour examen à une commission ad hoc. Il a téléguidé cette dernière pour qu’elle recommande la levée des immunités de son collègue. Lorsque le rapport de cette dernière a été présenté en plénière, il a sensibilisé les sénateurs pour qu’ils valident la proposition de la commission. Mais, la majorité des sénateurs, face à l’évidence et la vérité, ont objecté. Après le refus de la plénière, le président du sénat ne s’est pas fatigué. Un dossier fictif de détournement des fonds publics sur l’indemnisation des biens zaïrianisés a été monté dans la précipitation contre le sénateur. Pour bien opérer, le président du sénat a illégalement renvoyé les sénateurs en congé alors qu’ils étaient en session extraordinaire ; l’objectif étant de contourner la plénière du sénat et d’obtenir de manière cavalière la levée des immunités de son collègue par le bureau du sénat totalement soumis à son autorité.

Alors qu’il n’y avait aucune urgence qui l’exigeait. En violation flagrante de la Constitution et du Règlement intérieur de la chambre, les immunités du collègue visé ont été levées de manière rocambolesque. En dépit de cet acharnement hors pair, il s’est bien défendu auprès du parquet général près la Cour constitutionnelle et le Procureur général a été contraint de clôturer le dossier administrativement par un Procès-Verbal dûment signé entre le sénateur et le magistrat instructeur. Le haut magistrat a demandé pardon et présenté des excuses au prévenu pour avoir initié contre lui des poursuites sur un dossier vide. Mais, le Président du sénat n’a pas lâché prise. Décidé à éliminer de la course présidentielle son collègue sénateur, quel qu’en soit le prix, il a coalisé, comme toujours, avec le même Procureur général pour relancer, dans l’illégalité totale, le dossier Bukangalonzo pour lequel le sénat s’était définitivement prononcé par un vote contre en plénière il y a deux ans : « aucune poursuite ne peut être autorisée sur ce dossier ». Du point de vue stratégique, il a demandé à son partenaire-complice, le Procureur général, de n’envoyer la requête que le lendemain de la clôture de la session parlementaire, soit le 16 juin, ce qui a été fait. Y faisant suite, le Président du sénat a autorisé en urgence les poursuites soutenant que la levée des immunités de son collègue sur le dossier « Biens zaïrianisés » pouvait s’étendre sur le dossier Bukangalonzo, pourtant clos. L’extension de la levée des immunités parlementaires d’un dossier à un autre n’est conforme ni à la théorie ou doctrine du droit, ni à la Constitution du pays.

Ce que je pense que le comportement du Président du sénat et du Procureur général près la Cour constitutionnelle démontrent à suffisance l’importance de la dimension éthique et morale dans l’exercice de hautes charges publiques. Comment un Président du sénat, qualifié de « Honorable » peut-il se permettre de violer volontairement la Constitution et le Règlement intérieur du Sénat sans être interpellé et déchu ? Comment un Président du Sénat peut-il se permettre de comploter activement et grossièrement contre son collègue sénateur et attendre de celui-ci l’acceptation et l’application de ses décisions ? Comment peut-on préserver la crédibilité ou l’efficacité d’une institution aussi prestigieuse comme le sénat en posant, en tant que Président de cette institution, des actes de tricherie et de ruse évidents ? La situation devient dramatique lorsque le complot du Président du sénat se fait en complicité avec un haut magistrat, en occurrence le Procureur général près la Cour constitutionnelle. Comment ce dernier peut-il demander au Bureau du Sénat la levée des immunités d’un sénateur pour lesquelles la plénière de cette institution s’était déjà prononcée contre ? C’est de la tricherie ! Comment le même Procureur général peut-il vouloir réinitialiser un dossier judiciaire pour lequel la Cour constitutionnelle a déjà prononcé un arrêt qui n’est susceptible d’aucun recours et dont l’exécution est immédiate ? C’est inimaginable ! Comment un Procureur général peut- il s’acharner pendant plus de deux ans contre un seul justiciable pour lequel aucune preuve de détournement des fonds n’a été établie ? Comment le Procureur général peut-il s’abstenir, pendant ce temps, d’initier de poursuites judiciaires contre de personnes pour lesquelles les faits avérés de détournement des fonds ont été établis publiquement et dont certains n’ont même pas d’immunités ? Comment enfin le Procureur général peut-il se permettre de coaliser avec le Président du sénat contre un justiciable en violation flagrante du principe sacro-saint de séparation des pouvoirs entre différentes institutions ? La réponse est claire : les deux hauts responsables ont rangé le droit de côté. D’autres pratiques non conformes au droit, comme la tricherie et la ruse, sont utilisées pour abattre politiquement un candidat président de l’opposition au profit de celui au pouvoir qu’ils soutiennent fortement. Y arriver ont-ils ? Wait and see.

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Les démons de la dictature sont-ils de retour?

Ce que je pense est que le pouvoir politique actuel continue de violer systématiquement les droits d’expression et de liberté des citoyens pourtant garantis par la Constitution de la République, notamment en son article 26. Ce samedi 20 mai, la police nationale s’est imposée sur l’avenue Kianza dans la commune de Ngaba pour interdire la marche de l’opposition pourtant annoncée depuis plus de trois semaines. C’est le 27 avril qu’une lettre a été envoyée au gouverneur de la ville de Kinshasa pour l’informer de la marche que les quatre grands leaders de l’opposition (Moise Katumbi, Martin Fayulu, Delly Sesanga et moi-même) se proposaient d’organiser pour manifester contre la vie chère, la misère du peuple, l’insécurité dans le pays et le processus électoral chaotique en vue de l’organisation des élections législatives et présidentielle prévues en décembre 2023. Conformément à la loi, la tenue d’une telle marche procède d’un régime informatif ; c’est-à-dire que ceux qui l’organisent ne sont pas astreints à une autorisation préalable des autorités administratives ou politiques. Il appartient plutôt à ces dernières, une fois saisies, de prendre de dispositions qui s’imposent pour garantir la sécurité de manifestants et de lieux environnants. Ces dispositions avaient été conçues et cristallisées par la Loi principalement pour mettre fin aux anciennes pratiques attribuant le pouvoir à une autorité politique d’accepter ou de refuser l’organisation d’une marche par des citoyens. Curieusement, le gouverneur de la ville, saisie à ce sujet, a refusé de laisser la marche s’organiser à la date du samedi 13 mai telle que proposée par les organisateurs, invoquant des raisons de sécurité non évidentes. Il a suggéré que la marche se tienne plutôt le jeudi 18 mai. En outre, il a refusé que celle-ci se déroule sur l’itinéraire principal proposé par les organisateurs, renvoyant ces derniers sur une route d’intérêts secondaire traversant des quartiers moins populeux ; La stratégie sous-jacente étant de perturber l’organisation de la marche et d’empêcher un afflux massif de manifestants. Par ailleurs, le gouverneur, en intelligence avec le parti au pouvoir, a programmé une marche sur un itinéraire croisant celui sollicité par l’opposition. Pour déjouer cette stratégie, les quatre leaders de l’opposition ont repoussé leur marche au samedi 20 mai et l’ont maintenue, contre le gré du gouverneur, sur l’itinéraire principal. Malheureusement, la police s’est invitée pour étouffer la marche.

Ce que je pense est que la manière dont la marche a été réprimée par les forces de l’ordre est disproportionnée et inacceptable. Les leaders de l’opposition ont été bousculés de manière barbare ; Un véhicule de la police s’est enfoncé dans la foule pour se frayer un chemin au risque d’écraser les manifestants, y compris les quatre leaders ; Des balles réelles ont été tirées avec un impact direct sur les véhicules de certains leaders. Les bombes lacrymogènes ont été lancées entrainant des blessures parfois graves sur plusieurs manifestants ; des coups ont été administrés sur des paisibles citoyens, parmi lesquels un mineur molesté copieusement ; Deux députés, l’un national et l’autre provincial, ont été malmenés comme de vulgaires citoyens. Il s’en est suivi pendant près d’une heure des échanges vigoureux entre la police et les quatre grands leaders. Pour ces derniers, la marche devait absolument avoir lieu ; pour les policiers, il n’en était pas question. Alors que les grands leaders étaient bloqués et malmenés, une autre marche du parti au pouvoir se déroulait aisément sur l’avenue de l’université au grand dam de manifestants de l’opposition. Comment le gouverneur de la ville pouvait autoriser le parti au pouvoir à organiser le même jour une marche sur un itinéraire croisant celui de l’opposition ? Moins d’une semaine après, le 25 mai, la réaction du pouvoir n’a pas changé lorsque les quatre leaders susnommés, avec leurs manifestants, ont voulu faire le sit-in devant les bureaux de la Commission électorale indépendante (CENI). Ils ont été violemment dispersés par la police blessant ainsi plusieurs manifestants et un de leaders de l’opposition. Par ailleurs, et dans le même chapitre de restriction de liberté et de mouvements, Moise Katumbi, candidat à l’élection présidentielle de décembre 2023, a été interdit de se rendre le lundi 22 mai dans la province du Kongo central pour des activités politiques. Moi-même, j’ai été interdit par le gouverneur de province d’organiser une conférence le 26 mai dans la ville de Kenge, chef-lieu de la province de Kwango. Le même jour, le maire de la ville de Kikwit m’a demandé de ne pas entrer dans cette ville, chef-lieu de la province du Kwilu. Conformément à la Constitution, j’ai refusé d’appliquer une instruction manifestement illégale. Je suis donc rentré dans la ville de Kikwit le même jour. Ce qui n’a pas empêché le maire d’interdire la rencontre que je devais organiser le lendemain 27 mai, avant de l’autoriser quelques heures seulement avant sa tenue.

Ce que je pense est que la dictature s’est de nouveau invitée en RDC en dépit des progrès significatifs engrangés par le régime politique précédent dans le domaine du rétablissement d’un Etat de droit. Le président de la République redevient le centre de décision unique de tout ce qui se passe dans le pays, surtout dans le domaine politique. Aucun gouverneur de province, maire de la ville ou administrateur du territoire ne peut prendre une décision relevant de sa compétence sans l’autorisation préalable du Président de la République, de son délégué ou représentant. Même situation dans les institutions judiciaires, censées être indépendantes, où les décisions prises par les juges doivent rester conformes à la volonté du Chef de l’Etat et aux membres de son régime. Mêmes les juges présidents des Cours constitutionnelle et de cassation obéissent aux ordres du Chef de l’Etat, en dépit du principe sacro-saint de la séparation de pouvoirs. Qui l’eût cru dans un pays où le pouvoir politique prétend rétablir un Etat de droit ? Cela rappelle le régime politique tristement célèbre du Maréchal Mobutu dont la dictature avait été combattue par le principal parti de l’opposition de l’époque, actuellement au pouvoir. En effet, les pratiques dénoncées aujourd’hui par l’opposition sont les copies conformes de celles dénoncées jadis par l’UDPS. C’est pour dire que la dictature est finalement de retour. Elle a été ramenée par le même parti qui l’a combattue pendant près de 37 ans. C’est démocratiquement cruel !

Kikwit, le 28 mai 2023. 

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Et si l’histoire se répétait à l’issue des élections de décembre 2023 ?

Les mêmes causes entrainant les mêmes effets.

Ce que je pense est que les acteurs politiques actuellement au pouvoir utilisent les mêmes stratégies que leurs prédécesseurs pour gagner les élections de décembre 2023 : le contournement de la Constitution, des lois et règles du pays. Au cours de la mandature passée 2012-2016 élargie à 2018, la loi électorale a été amendée pour principalement permettre au pouvoir d’obtenir la majorité au Parlement. L’opposition de l’époque, l’actuel pouvoir, avait protesté. Mais, la loi avait été approuvée par le Parlement et promulguée par le Chef de l’Etat. Les dirigeants actuels, hier opposants, font la même chose. La loi électorale a été amendée et n’a intégré que les propositions en leur faveur. Les principales propositions de l’opposition visant à sécuriser davantage le processus électoral et garantir la vérité des urnes ont été sciemment rejetées. Conséquence : frustration de l’opposition et de la population. Dans le régime politique précédant, le processus de désignation des membres de la CENI et de son président avait été ouvertement contesté par l’opposition et l’église catholique, partie prenante dans le processus. Certains membres de principaux partis de l’opposition (UDPS, MLC et UNC) avaient été débauchés pour intégrer la CENI contre le gré de leurs partis respectifs. Question pour les dirigeants politiques de l’époque de démontrer que la CENI était inclusive alors qu’il n’en était rien. Aujourd’hui, c’est la même chose : la désignation du président de cette institution citoyenne a été dénoncée par l’opposition, les églises catholique et protestante ainsi que par la société civile. Aussi, quelques membres de partis politiques de l’opposition ont été débauchés pour intégrer l’actuelle CENI. Le PPRD, parti de l’opposition, a refusé de participer au processus électoral en cours pour protester contre la violation systématique et flagrante des lois et procédures y relatives. Conséquence : frustration de l’opposition et de la population. Enfin, à l’époque du président Kabila, le processus d’enrôlement des électeurs était globalement crédible et accepté par toutes les parties prenantes. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Le processus est entaché d’innombrables irrégularités dans le but de favoriser arithmétiquement le pouvoir. Selon plusieurs experts, ce processus est chaotique. Conséquence : frustration de l’opposition et de la population. En définitive, il en résulte une crise de confiance aiguë qui éloigne le pouvoir de la population sur ce processus. Celle-ci réalise que le pouvoir veut utiliser la tricherie et la fraude massives pour gagner les élections quoi qu’il en coûte. Elle comprend que ces dernières ne seront qu’une mascarade. Alors, elle réfléchit et s’organise pour qu’on ne lui vole pas sa victoire comme cela a été le cas en décembre 2018.

Ce que je pense est que la signature le 5 avril dernier de la charte de l’Union sacrée pour la république rappelle celle intervenue en juin 2018 créant le Front Commun pour le Congo (FCC). Initiative du Président de la république de l’époque, le FCC était une plate-forme électorale avec pour mission principale de faire élire de ses rangs un Président de la république et d’obtenir une majorité parlementaire. Le FCC était constitué non seulement des partis de la majorité présidentielle, mais aussi de l’opposition républicaine et radicale. Il y avait même des membres de l’UDPS qui s’y retrouvaient. A sa création, compte tenu de son hétérogénéité idéologique, j’avais prédit son inefficacité. Selon moi, le FCC n’avait ni âme ni esprit et, de ce point de vue, ne pouvait nullement atteindre ses objectifs. Beaucoup ne m’ont pas cru et m’ont traité de politiquement inexpérimenté. Par la suite, les moyens financiers et logistiques conséquents ont été donnés au FCC pour qu’il réussisse sa mission. Les services publics ont été mis à contribution. La CENI et la Cour constitutionnelle ont été instruites à cet effet. Des actions d’intelligence ont été menées pour notamment exclure du processus électoral tous les candidats de l’opposition pouvant battre l’homme du FCC. Ce dernier était plus que sûr d’être proclamé Président de la république. En définitive, le FCC avait tout ce qu’il lui fallait, sauf la majorité de la population qui devait voter. La conséquence était sans appel. Le candidat du FCC a échoué lamentablement. C’est l’un de deux principaux candidats de l’opposition qui a été proclamé Président de la république. En outre, des dizaines des candidats députés nationaux et provinciaux du FCC, non élus, ont été proclamés vainqueurs. De ce fait, ce regroupement a obtenu la majorité parlementaire qui était en contradiction avec l’échec patent de son candidat président. Une majorité par essence fragile qui a fini par s’effondrer, deux ans après, comme un château de cartes au profit du pouvoir actuel. Le premier ministre, le président de l’assemblée nationale et le président du sénat issus du FCC ont été déchus et remplacés par des candidats de l’Union sacrée, la nouvelle majorité présidentielle. 

Ce que je pense est que, toutes choses restant égales par ailleurs, l’histoire risque cruellement de se répéter. Le tableau socio-économique et politique pré-électoral de 2023 ne semble pas être éloigné de celui de 2018. Bien plus, les indicateurs socio-économiques se sont davantage détériorés. En effet, le taux d’inflation est plus élevé qu’auparavant. Le taux de dépréciation monétaire est plus accéléré qu’en 2018. Dans une économie fortement dollarisée comme celle de la RDC, une telle érosion monétaire amenuise le pouvoir d’achat de la majeure partie de population dont le maigre portefeuille en liquidité monétaire est tenu en monnaie nationale. A ce sujet, on a vu la population, lors de la sortie officielle de la plateforme Union sacrée le 29 avril dernier, réclamer la stabilité du taux de change.  En outre, il est enregistré de retards de paiement des salaires de fonctionnaires de l’Etat, des allocations financières aux provinces, de rétrocessions de régies financières qui mobilisent les recettes publiques ; ce qui est à la base de remous sociaux et de grèves dans plusieurs secteurs de l’administration publique. Du point de vue sécuritaire, la situation est plus sombre qu’elle ne l’était en 2018. Alors que le régime politique précédent avait réussi à défaire les rebelles du M23 en novembre 2013 et à les retourner au Rwanda d’où ils étaient venus, le gouvernement actuel n’arrive pas à contenir l’expansion territoriale de cette rébellion qui a déjà causé beaucoup de morts et de dégâts socio-économiques énormes dans le Nord-Kivu. Du point de vue politique, le tableau semble être la photocopie plus ou moins conforme de celui de 2018. Car, pour l’essentiel, ce sont les mêmes acteurs et stratèges politiques du FCC qui se retrouvent dans l’Union sacrée. Les mêmes qui n’ont pas pu se faire élire députés nationaux ou provinciaux. Les mêmes qui parfois avaient honte et peur de citer le nom de leur candidat président pendant la campagne électorale. Les mêmes qui ont échoué de le faire élire. Alors, comment se feront-ils, cette fois-ci, élire députés avec une situation socio-économique et politique plus dégradée ? Comment feront-ils élire leur candidat président avec ce niveau élevé de frustration de la population et de crise de confiance sans précédent entre le pouvoir et le peuple ? En réalité, il ne reste qu’à l’opposition de bien se préparer pour battre l’Union sacrée au pouvoir à tous les niveaux des élections. L’environnement socio-politique contre le pouvoir s’y prête mieux. Comme en 2018, la CENI pourrait, face à l’échec cuisant des candidats de l’Union sacrée, se retrouver dans une situation complexe et inextricable qui ne lui permettra pas de traficoter les résultats du vote. Wait and see.

Paris, 25 avril 2023

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La fausse démocratie

Ce que je pense est que la démocratie semble avoir gagné le combat sur la prospérité des nations. En effet, l’objectif ultime de tous les régimes politiques est d’offrir au peuple les meilleures conditions de vie. Du point de vue économique, la démocratie s’appuie sur le libéralisme, un courant de pensée qui prône la liberté économique. C’est le laisser-faire ou le libre marché, symbolisé par le capitalisme. L’homme est au centre de l’activité de production. Il est le principal acteur de création de richesses. L’Etat, en ce qui le concerne, joue le rôle du facilitateur et d’encadreur. Il crée les conditions nécessaires pour que l’activité économique se réalise de manière optimale. Au plan politique, la démocratie prône le libre choix des animateurs de principales structures étatiques. Le vote est libre, transparent et équitable. Au meilleur de gagner. C’est la méritocratie. Par contre, le socialisme fait prévaloir l’intérêt général sur les intérêts particuliers au moyen d’une organisation concertée. Le rôle de l’Etat est prépondérant. Il veille sur les intérêts de tout le monde. L’objectif est d’éviter un écart criant entre riches et pauvres comme on le trouve dans les pays capitalistes. Du point de vue politique, c’est le parti d’Etat qui dirige. Le vote libre et direct n’est pas le moyen approprié pour le choix des dirigeants politiques. Ces derniers sont désignés par les principaux organes politiques d’Etat. Ils ne sont pas nécessairement les meilleurs.

Après plusieurs siècles d’exercice, les pays ayant utilisé les régimes démocratiques viennent en tête de peloton. Ils sont les meilleurs classés par l’indice du développement humain publié par le Programme des Nations unies pour développement (PNUD). Ils occupent les vingt premières places de ce classement. La Russie et la Chine, principaux pays d’obédience socialiste, occupent respectivement la 62ème et 79ème place. Même constat en ce qui concerne le PIB per capita qui situe les Etats-Unis à la 9ème place avec 69.185 USD alors que la Chine et la Russie sont reléguées au-delà de la quatre-vingtième place avec respectivement 12.437 USD et 12.259 USD. Toutefois, s’agissant de la création des richesses, les Etats-Unis, avec un PIB de 25,300 milliards USD en 2022, sont talonnés par la Chine avec 19,900 milliards de dollars américains. En définitive, les économies capitalistes occupent toujours les places de devant, celles socialistes sont à la traine, à l’exception de la Chine.

Ce que je pense est que la démocratie, avec ses insuffisances, se présente aujourd’hui comme le meilleur système politique devant permettre au pays d’améliorer significativement les conditions de vie de la population comme on le voit dans les pays occidentaux. Malheureusement, ce n’est pas le cas pour la quasi-totalité des pays africains mettant en œuvre le même système politique. La RDC en est un exemple évocateur. Pourquoi cela ? La réalité est que la démocratie n’est pas effectivement appliquée. On parle de la démocratie, on chante la démocratie, mais dans les faits, on applique autre chose. En démocratie, les élections sont faites pour choisir les meilleurs. En RDC, elles sont faites notamment pour désigner n’importe qui, y compris les médiocres. La loi électorale est modifiée à chaque cycle électoral. La Commission électorale indépendante (CENI), en charge d’organisation des élections, est aux ordres du pouvoir. Elle n’est donc pas indépendante. La Cour constitutionnelle devant confirmer les résultats des élections obéit aux instructions de l’Exécutif. Elle n’est pas donc impartiale. En définitive, le processus électoral n’est ni libre, ni transparent, encore moins équitable. C’est ce qui s’est passé en décembre 2018 lorsque la CENI a proclamé plusieurs députés et sénateurs qui n’ont jamais été élus. Malheureusement, ces non-élus ont été confirmés par la Cour constitutionnelle. De ce fait, ils siègent au Parlement, avec un mandat fictif du peuple. En outre, la majorité parlementaire, constituée après les élections et censée rester inchangée tout au long de la mandature, a été retournée. Les mêmes députés et sénateurs qui appartenaient à l’ancienne majorité parlementaire ont rejoint l’opposition pour former une nouvelle majorité. Du coup, on se retrouve devant de situations invraisemblables où vous avez de députés d’un même parti qui appartiennent à la fois à l’opposition et à la majorité au pouvoir ! Qui l’eût cru ? Et pourtant la loi en vigueur interdit formellement ce type de basculement inimaginable et démocratiquement inacceptable. Dans la même veine, l’actuel président de l’Assemblée nationale provient de la nouvelle majorité présidentielle recomposée à laquelle appartient son parti avec 2 députés. Donc, un président de l’assemblée nationale sans aucun poids politique face à un groupe de 500 députés nationaux ! Le premier ministre provient de la même majorité présidentielle fabriquée en violation flagrante des lois en vigueur. Lui aussi appartient à un parti politique qui n’a aucun poids au Parlement où il ne compte que 12 députés. Finalement, que peut-on attendre d’un parlement où une bonne partie des députés et sénateurs n’ont pas de compte à rendre à leurs électeurs, si ce n’est qu’à ceux qui les ont nommés ou débauchés ? Que peut-on attendre d’un président de l’assemblée nationale et d’un premier ministre qui n’ont aucun poids politique ? C’est cela la version africaine ou congolaise de la démocratie. Les meilleurs sont élus par le peuple, mais ne sont pas tous proclamés. Les médiocres ne sont pas élus, mais nombreux d’entre eux sont proclamés vainqueurs. Par ailleurs, la constitution ainsi que les lois du pays sont systématiquement violées dans le seul objectif d’écarter meilleurs et de favoriser l’émergence des médiocres. 

Ce que je pense est que la démocratie n’est pas d’application en RDC, comme dans la plupart des pays africains. Il s’agit d’un simulacre de démocratie. En réalité, c’est une sorte de dictature enveloppée dans un discours démagogique de démocratie. Le pays se trouve ainsi engouffré dans un système politique hybride où se mélangent les éléments de dictature, de démocratie et du socialisme. En définitive, l’on ne peut rien attendre d’un tel système fondé sur la médiocrité et les anti-valeurs. La situation socio-économique ne peut que se dégrader continuellement. Face à cette situation dramatique qui hypothèque totalement l’avenir des jeunes et de l’ensemble du pays, les hommes politiques se doivent d’arrêter de faire du cinéma ou du théâtre démocratique. Ils doivent appliquer la vraie démocratie en lieu et place d’une fausse comme celle mise en œuvre actuellement.

Kinshasa, le 23 mars 2023

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